BALLADE HIVERNALE SUR LE PLATEAU ENGELAND


Où se trouve le Plateau Engeland ?

Hier, il a plu à verse et j’ouvre un œil sur l’aube grise, humide et morne de ce dimanche de février. Que faire, rester calfeutrée chez soi ou chausser ses bottes et enfiler son anorak ? C’est la chienne qui décide, et son choix qu’il pleuve ou qu’il vente est toujours le même : courir et gambader par monts et par vaux.



stacks_image_8D3CDD3B-4DEB-439F-A925-131F5DFBF0C4
Le Plateau Engeland enneigé.
Photo: Luc Van De Wiele.
Arrivés à l’arrêt « Gazelle » du bus 43, miraculeusement , la pluie a cessé. Nous grimpons la rue Engeland pavée et par l'avenue de l’Hélianthe sur la gauche, nous atteignons bientôt le site naturel du plateau Engeland situé au sud d’Uccle le long de la ligne de chemin de fer n° 26.
Le chant de l’accenteur mouchet nous accueille déjà suivi d’une nuée de mésanges charbonnières, boréales et bleues au vol saccadé et onduleux.
Sur la gauche, un peuplement de chênes pédonculés ont colonisé l’espace proche de la voie ferrée, cette partie du site a été proposée comme le Kinsendael et le Kauwberg comme site Natura 2000 et zone spéciale de conservation. Le chêne pédonculé se distingue par le long pédoncule qui porte les glands et qui lui donne son nom, au contraire du chêne sessile dont les glands sont insérés directement sur le rameau. Ces chênes ont pu développer des branches basses et une couronne harmonieuse typique des végétaux qui n’ont pas été gênés dans leur croissance.
Dans les fourrés s’affaire une petite chose brune, une souris ? Non voilà que la bestiole s’envole en poussant des cris perçants. C’est le troglodyte mignon, bien plus petit qu’un moineau (9 cm), brun roussâtre, rondelet, la queue courte et relevée à la verticale. Cet oiseau aime la végétation dense, les taillis et les fourrés touffus, il y trouve sa nourriture, des insectes et des araignées qu’il déniche de son fin bec. Ce mignon serait plutôt un « casanova », car il courtise plusieurs femelles, de son chant très sonore pour un si petit oiseau, il invite ses conquêtes à visiter les différents nids qu’il ébauche pour les séduire.
En remontant le premier sentier sur la droite, une tache jaune éclaire le paysage, un superbe noisetier est déjà tout en fleur, il nous rappelle que la nature n’est qu’engourdie et va se réveiller bientôt. Les fleurs mâles pendent en chandelles jaunes tandis que les fleurs femelles sont rouges et minuscules et ne révèlent leur beauté que sous la loupe.
Le sentier vicinal que j’emprunte est bordé d’arbres séculaires taillés en cépées ou en têtards. Un érable sycomore, un châtaignier, un noisetier et trois charmes aux troncs noueux et tordus forment les vestiges d’un haie ancienne qui devait délimiter une propriété. Les vieux charmes taillés en têtards marquent souvent les coins des propriétés agricoles ou forestières ou en dessinent les contours telles des bornes, mémoires surgies du passé. Au delà de leurs indéniables qualités esthétiques, les charmes têtards offrent le gîte à quantité d’oiseaux, d’insectes, de rongeurs ou de chauve-souris arboricoles. Ces arbres se trouvent malheureusement en zone constructible décrétée par le PRAS et leur survie est d’autant plus menacée qu’une nouvelle demande de permis de lotir vient d’être introduite pour bâtir 60 maisons et 238 appartements sur cet îlot de verdure.
stacks_image_734D139C-44E0-4BB7-A3B3-1CCA5EC8C154
Sur la gauche, un peuplement de chênes pédonculés ont colonisé l’espace proche de la voie ferrée...
Photo: Alain Hije.
stacks_image_16D7DDAC-FE19-4793-8B93-B9812ADC5289
Le chemin longe une prairie où un cheval blanc placide aux yeux vairons nous salue d’un hennissement joyeux. Photo: Olivier Verteneuil.
Ces témoins séculaires ne sont pour les promoteurs que des obstacles verts. Ni leur âge, ni leur charme, ni leur beauté n’auront de poids devant la cupidité de promoteurs immobiliers soucieux seulement de rentabilité.
Le chemin longe une prairie où un cheval blanc placide aux yeux vairons nous salue d’un hennissement joyeux.

Un minuscule roitelet huppé vole de tronc en tronc, il se cache dans le lierre qui enserre les arbres et constitue un bon abri. Le roitelet est le nain de la gent ailée d’Europe, encore plus petit que le troglodyte, son poids ne dépasse pas 5 g. Le dessus de la tête porte une ligne jaune encadrée de lignes noires. Il hérisse son toupet s’il rencontre un rival ou pour plaire à sa belle lors des parades nuptiales. Il y a bien longtemps, les oiseaux avaient organisé un concours pour élire leur roi. L’épreuve consistait à voler le plus haut possible. Notre malin petit oiseau l’aurait gagnée en se glissant dans les plumes d’un aigle, à l’insu de ce dernier. Depuis l’aigle est royal et lui le roitelet.
Sur la gauche apparaissent les champs cultivés de l’Institut Pasteur, ils sont bordés d’arbres d’essences et de tailles diverses. L’alternance de clairières et de bosquets, de haies et de bois, de taillis au couvert végétal dense, de conifères et de feuillus forme, par sa variété, un paysage indispensable à la survie de nombreuses espèces différentes d’oiseaux dans le sud de la commune d’Uccle. Voici le cri du bouvreuil pivoine dont le mâle en période nuptiale arbore un ventre corail, une calotte noire et un dos gris bleu, ainsi paré il a tout pour plaire.
Le chemin redescend vers l’ouest et longe un groupe d’aulnes glutineux. Dépouillé de ses feuilles, l’aulne découvre l’architecture de sa fine ramure pointillée de chatons pourprés, de cônes brunâtres et de bourgeons violacés qui teinte l’arbre et lui donne vie même au cœur de l’hiver. Dès la mi-février, les chatons mâles vont s’allonger et ressembler à des chenilles pourprées qui disperseront le pollen dans le vent.
stacks_image_41D585F9-2D55-41A8-987A-23A747F10B4B
Photo: Alain Hije.
stacks_image_225D2A6B-E009-4D4E-AFEB-726AFAFDD278
Le Plateau Engeland, janvier 2005.
Photo: Alain Hije.
Si on se rapproche de l’arbre, on remarque à son pied des sortes de pommes de pin miniatures, les strobiles qui cachent les graines sous leurs écailles. Les graines de l’aulne sont une friandise pour les mésanges mais surtout pour les tarins des aulnes. Ces petits oiseaux gris au plumage teinté de jaune verdâtre nous arrivent des pays nordiques et jouent aux acrobates pour extraire les graines des strobiles. Le bois coupé de l’aulne a la particularité de devenir rouge au contact de l’air et immergé dans l’eau il est imputrescible.
Les arbres morts laissés sur pied ont le rôle de garde manger, de nichoir ou de poste de guet. Le pic épeiche en martèle les troncs, la sittelle, tête en bas, à toute allure, en redescend les branches et le grimpereau y installe son nid bien caché sous un morceau d’écorce, tous sont friands d’insectes xylophages qui habitent le bois mort.
Un petit vallon encaissé forme la limite nord du plateau Engeland et dans le fond duquel coule un petit ru alimenté par une source et le ruissellement environnant. Le talus du chemin de fer lui barre la route et l’eau ne s’écoule plus que par une canalisation étroite pour rejoindre en aval le Groelsbeek et la réserve du Kinsendael. Une végétation spontanée a envahi ce vallon qui fait partie de la zone verte à haute valeur biologique et de la zone Natura 2000. Contre le talus du chemin de fer, un étang s’est formé . L’étendue d’eau croît et décroît en fonction de l’abondance des pluies. Deux couples de canards col vert nagent de concert sur cette mare providentielle.
Passant sous le pont du chemin de fer, je rejoins la source du chemin du puits, point d’eau bienvenu pour ma chienne assoiffée. Ce chemin rejoint le nouveau tracé de la promenade verte et bientôt la rue Engeland que je remonte jusqu’à l’arrêt du bus.
stacks_image_D106BEEF-92E8-4F03-958B-7EEF7F375250
Un petit vallon encaissé forme la limite nord du plateau Engeland et dans le fond duquel coule un petit ru alimenté par une source. Photo: Alain Hije.

Qui a dit que l’hiver est morne, que la vie en a disparu, il suffit pourtant de regarder, d’écouter et de se laisser imprégner par la nature pour sentir sa force et se sentir apaisé et revigoré par elle. La balade hivernale que je viens de faire en votre compagnie en est la preuve.

Le site que nous avons parcouru est gravement menacé, une demande de permis de lotir de 60 maisons et 238 appartements a été introduite et est mise à l’enquête publique en 2004. La superficie du plateau Engeland est de 11 ha, une partie de 4 ha 37a 86 ca a été mise en zone de haute valeur biologique dans le PRAS, mais malheureusement 6ha 43 a 36 ca sont devenus constructibles. Bâtir 298 logements sur 6ha en bordure d’une zone de haute valeur biologique semble une aberration, pourtant c’est ce que nous proposent les promoteurs.
Il faut aussi savoir que la zone de haute valeur biologique, de même que le Kauwberg, le Kinsendael, le bois de Verrewinkel font partie du maillage vert et ont été proposés comme zones spéciales de conservation « Natura 2000 » de protection de la biodiversité. Gardons à l’esprit la parole d’un chef sioux du XiXme siècle : « Le cœur de l’homme éloigné de la nature devient dur.

Texte initialement publié dans le journal de la Ligue des Amis du Kauwberg - février 04