SOUVENIRS D'ENGELAND


Jadis le coin était champêtre...


Ceci n'est évidemment pas l'historique d'un site campagnard qui, lors de notre arrivée en 1969, avait déjà bien entamé son urbanisation: les maisons récentes de la rue Engeland (très ancien chemin pavé au 19e siècle!) et les premières constructions de l'avenue de l'Hélianthe, puis celles, plus récentes, du chemin du Puits, notamment, montrent l'ampleur de ce processus de transformation. Celle qu'on nous promet, nous inquiète et nous mobilise, achèvera l'urbanisation de notre "plateau", en nous privant d'un espace qui ne fut pas toujours boisé.

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Une carte du 18e siècle montre que le lieu-dit Engeland- était déjà habité à l'époque, et en 1969, l'espace aujourd'hui dévolu aux promoteurs abritait encore deux masures habitées: l'une en face de chez nous (à l'angle du chemin du Puits et de la rue Engeland), occupée par une délicieuse vieille dame d'origine espagnole, que tout le monde appelait "Mamita", et à qui son fils rendait régulièrement visite, l'autre en retrait du chemin du Puits, au bout d'un sentier, à peu près face au numéro 75 ou 77.


Dans les semaines qui suivirent notre arrivée ici, le très vieux couple qui habitait cette dernière maisonnette fut sauvagement agressé par des voyous, qui furent heureusement arrêtés peu après. Par la fenêtre de la chambre on pouvait voir des draps tachés de sang. Les malheureux furent hospitalisés, on ne les revit plus et la maison fut rasée. Aucune trace n'en resta visible, alors qu'ailleurs on peut encore, actuellement, découvrir quelques pans de murs et des caves engloutis dans les arbustes, les ronces et les broussailles, dernières traces d'une époque (pas si lointaine) où l'on s'éclairait à la chandelle, puisait son eau dans son puits, mangeait les légumes et fruits de son lopin de terre, les œufs de ses poules, buvait le lait de sa brebis.

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Cette campagne n'avait donc, au début des années septante, pas du tout sa physionomie actuelle. Le chemin du Puits était d'un côté bordé de genêts, de l'autre (du côté aujourd'hui construit) de terrains à l'abandon, d'un petit bunker militaire (il s'agissait apparemment d'un poste de guet datant d'avant la Seconde Guerre), d'un vaste hangar. Les arbres étaient rares (de petites zones, plus touffues, abritaient de vieux fruitiers, notamment des pruniers), le site était surtout fait de prairies et de landes, où mon épouse put d'ailleurs monter à cheval, là où maintenant les bouleaux occupent naturellement un sol jadis plus ou moins cultivé ou pâturé. La vue portait loin vers le nord, au delà de la ligne de chemin de fer que ne masquait alors aucun arbre. Au sud, c'est-à-dire sur la partie haute de cette propriété, un "autochtone" de la rue Engeland cultivait des pommes de terre en face de sa ferme aménagée depuis en deux habitations où il nourissait un (ou des) cochon.


La patate ne rendant sans doute plus, lui et ses fils se reconvertirent dans le transport routier, accumulèrent les camions (je ne sais plus comment ils se débrouillaient pour les garer) qui manœuvraient jour et nuit, au point de nous rendre la vie impossible. La roue tourna, cet homme, sa famille et ses camions vidèrent un jour les lieux, un calme relatif revint. Une autre entreprise de transports s'installa en face de la précédente, mais plus discrète. Elle aussi alla rapidement se fixer et prospérer ailleurs.


Au début de notre vie ici, nous n'allions que peu nous promener "en face". Les lieux étaient peu fréquentés, et un vieil habitant du quartier (il s'appelait Jef, vivait seul dans un taudis et n'était peut-être pas très heureux de l'arrivée de ses nouveaux voisins) se prétendait investi de la mission de les surveiller et de nous en interdire l'accès. Ce ne fut cependant pas Jef qui freina nos promenades, mais un maniaque (resté inconnu) qui, un jour, se mit à déposer un peu partout des boulettes de viande empoisonnée. Notre jeune cocker en fut victime, et, plus tard, notre épagneul breton en réchappa de peu.

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Très vite après notre arrivée, coup de tonnerre dans ce quartier encore si calme: une grosse entreprise annonce son intention de construire dans les praires proches de la ligne SNCB un usine de construction de poteaux en béton avec raccordement au chemin de fer! Branle-bas de combat dans le quartier, constitution d'un comité, appel à un avocat, réunions houleuses: le projet fit long feu.


Quelques années plus tard, la BBL (devenue entre temps propriétaire des lieux) annonce son intention d'y construire son centre de calcul, une agence pilote pour la formation et l'entraînement de son personnel et un cercle sportif qui serait accessible aux habitants du quartier histoire de les amadouer et de prévenir toute tentative de révolte!


Je ne me rappelle plus si nous dûmes beaucoup guerroyer contre ce projet finalement assez vite abandonné au profit du Cours Saint Michel, à Etterbeek, où cette banque finit par s'implanter. Soulagement général, les riverains s'enfoncèrent dans la douce croyance que désormais ces espaces, officiellement non affectés, étaient sauvés pour l'éternité. Funeste endormissement dont, bien plus tard, le feu vert du Pras aux promoteurs allait nous arracher.


Suite du récit...